25 octobre 2008
L'horreur a un nom et ce nom c'est Clémence Picot.
Un nouveau livre de Régis Jauffret (lentement) achevé, toujours dans le but d'y voir un peu plus clair dans le brouillard qui me semble entourer cet auteur, capable aussi bien du pire que du meilleur. Avec Clémence Picot, je n'ai pas été déçue : les deux ne sont pas seulement compris dans le livre, ils apparaissent en plus de façon simultanée.

Clémence Picot est aide soignante, la trentaine, vit seule dans l'appartement que lui ont légué ses parents après leur mort violente et innattendue dans un accident d'avion. Elle se présente au début du roman, dévoile quelques moments d'une enfance sans amour, sans affection, seulement nourrie par une éducation des plus strictes, à la fois frustrante et réductrice et se posant comme une barrière au développement personnel d'un être humain. Clémence, maintenant qu'elle est adulte, n'a qu'une raison de vivre : avoir des enfants. Ses journées se passent toujours au même rythme, sa vie est morne, fade, insignifiante, mais elle n'a pas peur. Pas un instant elle ne doute de faire un jour la connaissance de celui qui sera son mari et le père de ses enfants. La vie sociale de Clémence est composée de deux personnes qui ont emménagé dans l'appartement situé juste sous le sien : Christine, qui a à peu près son âge, et son fils Etienne qu'elle élève seule suite à la mort de son mari. Clémence et Christine dînent ensemble le dimanche soir et s'échangent les anecdotes d'une nouvelle semaine passée, triste et similaire à toutes les autres. Clémence voit aussi son oncle, qu'elle a intégré à sa vie presque de force suite à la mort de ses parents, et décide de parfaire le tableau en adoptant Ric, un chien, celui qui sera le compagnon de ses nuits d'insomnie et grâce auquel elle se sentira en sécurité en déambulant la nuit sur les boulevards.
Le décor est planté, on distingue bien les personnages, et on est désormais prêt à entamer cette longue et oppressante descente en Enfer que nous propose ce livre. L'oncle de Clémence meurt, sa nièce lui ayant plus ou moins prêté main forte, de même qu'elle l'a fait pour l'une de ses patientes, hospitalisée après une intervention chirurgicale au cerveau. Tout est écrit mais tout semble irréel. Clémence agit, drapée dans un brouillard qu'elle génère elle même autour de sa personne et autour de ses actes. Le lecteur s'y laisse enfermer, doucement, insidieusement, et ne se rend compte de la véritable horreur que lorsqu'il ne peut plus y échapper. Renvoyée chez elle, Clémence se rend compte que Ric est mort, suite aux mauvais traitements qu'elle lui a infligés, et incluant notamment une absence de nourriture. Il ne s'agit pas tant d'un électrochoc que d'une injection supplémentaire de morphine, à la fois pour elle et pour le lecteur. Clémence atteint ses propres limites, et se dérobe à toute responsabilité en s'enfermant dans une spirale infernale où ses pensées se heurtent les unes aux autres, dans un tourbillon glauque et malsain. Elle vole les clefs de Christine à la concierge, se rend dans l'appartement de sa voisine qu'elle saccage avant d'y rester plantée, à imaginer ce qu'il pourra bien se passer ensuite.
Tout cela n'aura pris qu'une cinquantaine de pages, et le reste du roman consiste en un enchevêtrement de scénarios plus malsains et hallucinés les uns que les autres. Clémence Picot envisage tout ; l'abandon, l'inceste, l'homosexualité, le vice sous toutes ses formes, tout ce qui dérange profondément l'esprit humain lui passe par la tête. Le lecteur est enfermé avec elle dans cet appartement dévasté, où l'air froid s'engouffre par les vitres qui ont été brisées. Le lecteur frissonne, le lecteur est mal à l'aise, il supplie que cela cesse, ne supporte plus d'être prisonnier des extrapolations grotesques de ce cerveau malade, mais ne peut refermer le livre, pris au piège, hypnotisé, dans l'expectative de l'action, de la dénonciation et de l'emprisonnement légitimes de cette folle qui ne parvient même pas à être furieuse. Jauffret joue avec ses nerfs en déroulant les pensées de Christine dans tous les sens. L'écriture est complètement déstructurée, ce qui en ajoute à la confusion du lecteur. Les chapitres sont désorganisés ; dans un seul, il arrive que l'on saute d'un scénario à un autre, tandis que quatre autres ne contiendront qu'une seule hypothèse. Le lecteur finit par adhérer à l'extrapolation la plus longue, pensant que, peut être, sans s'en rendre compte, il est enfin sorti de la tête du personnage bourreau, mais il se voit alors renvoyé violemment à son point de départ en tournant la page. La note la plus aiguë sur l'orgue des sensations se fait entendre lorsque la narration adopte le point de vue de Christine, puis celui d'Etienne au lieu de celui de Clémence. Mais encore une fois ce n'était que leurre, extrapolation, rien de vrai, ou peut être que si, ou peut être que non, on est perdu, comme Clémence Picot, et il nous semble que cela ne s'arrêtera jamais.
La fin surgit quand même, au détour d'un chapitre, et l'action tant attendue a lieu, ne tenant qu'en quelques pages pour contraster avec les centaines précédentes qui s'ancraient dans l'imaginaire. Refermer Clémence Picot est un soulagement ; tout cela n'était rien qu'un roman, on peut désormais l'oublier, se réjouir d'avoir finalement une vie plutôt saine, et surtout de ne pas entretenir de relations même lointaines avec ses voisins.
Je pense avoir ressenti, en lisant ce livre, ce que certaines personnes ont ressenti en lisant American Psycho. Beaucoup m'ont dit que la lecture avait été intolérable, et qu'ils n'avaient pas pu achever le roman compte tenu de ce personnage principal ravagé avec lequel ils refusaient de s'aventuer où que ce soit, ne serait-ce que pour un court chemin d'une centaine de pages. Je n'ai pas ressenti la même chose mais j'ai compris que l'on puisse relativement mal vivre le fait de lire ce roman. Je le comprends d'autant mieux maintenant que j'ai eu une réaction similaire. Bien des fois, j'ai eu envie d'arrêter la torture, de refermer le livre sans en lire un mot de plus, voire même de le projeter au travers de ma pièce (ou du métro) et de ne plus jamais poser mes yeux sur la couverture. La réaction est purement subjective, et je pense qu'elle est liée, en ce qui me concerne, à ce manque terrible d'action, et de réaction des autres personnages. Clémence Picot est enfermée dans sa folie, dans sa maladie... Et on la laisse faire. En dehors de ça, j'ai sans doute développé le syndrome de Stockholm vis à vis de Patrick Bateman. Lui aussi était plongé dans le fantasme en tant qu'exutoire, mais il était acteur, et ses tourments avaient quelque chose de presque légitime, de compréhensible en tous cas. Clémence Picot, je ne lui pardonne rien. C'est une pauvre folle qui n'a aucune excuse. Elle n'est pas autant plongée dans son imaginaire que l'était Bateman ; ses pensées sont élaborées, puis elle prend un malin plaisir à les déstructurer, à imaginer une chose puis son contraire, parfois les deux en même temps. Lorsqu'elle est finalement confrontée à son propre reflet et à l'horreur de ses actes, elle prend peur. Elle n'aura pas de scrupules parce qu'elle s'échappera à nouveau dans d'autres bribes de non réalité qu'elle aura créées elle même.
Clémence Picot est sans doute le livre le plus dérangeant que j'aie jamais lu. Pour autant, je n'en suis pas reconnaissante à l'auteur comme je l'avais été vis à vis de Bret Easton Ellis. Certes, la mission est réussie. Je me suis soustraite complètement à moi même et à ma réalité pour me plonger dans le cerveau de Clémence Picot. Le voyage fut long et éprouvant. Toute la prouesse de Jauffret a justement consisté à faire de ce roman quelque chose de si glacial qu'il en devient presque réel, palpable. Le résultat est fantastique, la forme sert le fond et les deux contribuent à la création d'un cauchemar hypnotique qui reviendra longtemps nous hanter. Jauffet a finalement réussi à élaborer quelque chose qui m'a mise en face des limites de ma tolérance, je ne peux donc que le féliciter... Et me mettre au prozac !
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