17 octobre 2009
Observation
La première chose qu'il se dit, c'est qu'il ne manque vraiment pas à grand monde, décidément.
Entre une qui se cramponne à son téléphone pour empêcher la nuit de
tomber, l'autre qui hurle, pleine de haine, à la face de la troisième
qu'elle a probablement la grippe A ("La Grippe A, t'enteeeends c'que j'te diiiiis ??? Et arrête de me couper la paroleeeee !!")
et la troisième qui rêvasse à longueur de temps pour mieux nier sa
réalité, lui, il pense qu'il est pas plus mal là où il est en
définitive.
Là où il les observe et où il se fout un peu de leurs gueules, aussi.
Il lui arrive peut être de se demander dans quelle mesure ça n'a pas
toujours été le cas, mais ça ne le perturbe pas plus que ça.
C'est qu'il a toujours fait preuve d'un pragmatisme déroutant parce qu'inné.
Entouré par les trois sorcières, il aurait sombré toujours un peu plus
profond dans la folie s'il avait été un tant soit peu porté sur
l'introspection.
Autour de la première sorcière, il entend les échos des blablas - ceux qu'il a souvent entendus et qui l'ont toujours horripilé.
D'ailleurs ce sont toujours les mêmes, rien de nouveau sous le soleil :
qui est mort et qui est resté, qui est malade et qui gagne bien sa vie,
qui a grossi et qui a maigri.
Comme came c'était pas aussi efficace que l'astine, ce qui explique qu'il ne s'y soit jamais attaché.
Il écoutait tout ça d'une oreille très distraite, s'estimant
probablement heureux d'être resté, de bien avoir gagné sa vie et de
n'avoir jamais ni grossi ni maigri.
Les gens qui ne s'inventent pas d'histoires n'en font pas non plus,
vous savez, et il n'y avait guère d'écho pour prolonger le son de ses
pas à lui sur le sentier.
C'était très bien comme ça - "right where it belongs" pense la
troisième sorcière, mais il ne sait pas au juste ce dont il s'agit même
s'il pense que ça a certainement un rapport, de près ou de loin, avec
le Bonhomme qui l'indiffère presque autant que l'écho.
Ca n'a pas changé et ça ne changera pas.
Ca ne changera pas non plus quand la première sorcière ne sera plus là
pour mêler à celui des autres le son de sa voix à elle. Il se demande
peut-être si elle le retrouvera alors, et peut être aussi qu'il le
redoute.
Elle risquerait de vouloir regarder les deux autres avec lui et sa
vision se retrouverait un peu conditionnée par son blabla. Il a comme
l'impression que ce serait moins drôle.
La deuxième sorcière, dans la maison de poussière, caresse le chat noir
et se prépare de drôles de potions dans sa casserole magique.
Crème opéra, ça s'appelle, mais lui il voit bien que ça n'est que de la
poudre de perlimpinpin, des sortilèges qui ne marchent pas sur le long
terme, et ça le fait à chaque fois soupirer d'un air las.
Il se dit qu'elle se prend elle même au piège du maléfice, la deuxième
sorcière, parce que ça a l'air de lui donner des visions. Malade
imaginaire de l'affliction factice, elle se pense héroïne d'un
mélodrame qui s'éternise. Elle se dépeint victime de tous les maux du
monde et lorsqu'elle se heurte à un manque d'intérêt, la douleur se
fait rage et elle élève la voix. Elle hurle, elle vocifère, elle
postillonne, elle crache, il est hors de question qu'elle finisse en
note de bas de page : elle est l'héroïne et elle veut qu'on la lise -
vous avez plutôt intérêt à comprendre. Rien ne peut la calmer sinon un
changement, de style ou de registre. Elle abandonne alors,
momentanément, le costume de l'éplorée pour arborer, fièrement, celui
de la courtisée.
Au centre de l'attention, fardée et opéra-crémée, la vipère se
transforme d'abord en couleuvre qui, dès lors qu'on l'avale, se fait
serpent revenchard et ensorcelle celui qui voulait la charmer.
Finalement, c'en est peut être bien une vraie, de sorcière, malgré ses rites bidon.
Lui ne la comprend pas mais il ne peut pas s'empêcher de la regarder.
Les phénomènes de foire ont toujours fait cet effet à tout le monde, de toute façon.
Destitué de toute responsabilité, c'est ainsi qu'il l'observe, en
visiteur du zoo qui regarde, au travers des barreaux de la cage, la
lionne devenue folle, rugissante et spasmophile.
Il pense que c'est un beau bordel et reprend une gorgée d'un breuvage imaginaire.
La troisième sorcière ne fait pas dans la crème opéra, mais c'est peut être bien le tabac qui lui donne des visions.
Parce qu'elle aussi, elle voit des choses - c'est à croire qu'elles ont
ça dans le sang, mais alors il faudrait qu'il en soit responsable et
c'est hors de question.
Elle voit des choses, qu'elle croit, que les autres ne voient pas, elle
veut viser plus loin, plus haut et puis plus fort et se complait dans
une vivacité d'esprit purement hypothétique qui l'amène à penser qu'il
est raisonnable qu'elle soit cynique et condescendante vis-à-vis de l'individu moyen,
dont elle se foutrait pas mal et à qui elle ne craindrait pas tant de
ressembler si seulement elle ne savait pas, au plus profond d'elle
même, qu'elle ne vaut certainement pas mieux.
Pénible, elle a souvent recours au romantisme quand le reste
s'effondre. En cela elle présente quelques similitudes avec la
précédente - mais il ne faudrait surtout pas que ça lui vienne un jour
à l'esprit.
Elle passe alors de longs moments à écouter de la musique (de merde) en
se disant que les paroles sont en parfaite adéquation avec son état
d'esprit - elle s'imagine sans doute que cela l'éloigne d'autant plus
de l'individu moyen qui, dans son coin, mais ça elle ne le sait pas, se fait exactement les mêmes réflexions qu'elle.
Elle s'aveugle tellement en extrapolant qu'elle ne se rend même plus compte, au bout d'un moment, qu'elle est, elle aussi, à côté de la plaque. Chauffante.*
Mais qu'importe, elle est amusante. Et puis elle apprend. Une partie
d'elle sera probablement à jamais immergée dans les histoires qui
n'existent pas, au point qu'elle se diluera en elles et deviendra
liquide, mais il y a du roc aussi, dans sa nature et c'est à lui
qu'elle le doit. Une solidité qui lui fait prendre conscience,
brutalement mais irrémédiablement, que les raccourcis qu'elle croyait
prendre sont en fait des détours. Un peu bornée, mais c'est peut être
aussi de lui qu'elle tient ça, elle a du mal à s'empêcher de reprendre
les mêmes routes au prochain croisement similaire, mais elle s'enfonce
à chaque fois dans les sables mouvants avec un peu plus de réticence.
Un jour, elle ne s'enfoncera peut être plus - pas encore cette fois,
visiblement.
Elle vit sa vie, au fond, comme elle a bricolé le joint du lavabo la
semaine passée (il a hésité entre l'hilarité et la consternation en
assistant au spectacle) : avec une cartouche de mastic mais pas de
pistolet, aucun sens pratique mais de la théorie transformée en
créativité et surtout en perdant énormément de temps.
Au final, c'est étanche quand même, et c'est peut être ça qui importe le plus.
Elle est le genre de personnes qui commencerait à réparer une carcasse
de voitures en mettant de nouveaux essuie-glaces sur un pare brise
étoilé. L'avantage, c'est que ça fait rire celui qui observe et pour le
moment c'est plus qu'il n'en faut en ce qui le concerne.
La vision de l'Homme Orange, en revanche, ne l'amuse pas beaucoup.
Il lui aurait bien volontiers cassé la gueule et ça le fait grommeler de rage.
Quelles conneries, il pense, en revoyant sous ses paupières s'agiter les trois silhouettes, chacune dans son impasse, en parallèle aux autres.
S'il pouvait leur écrire, il n'écrirait rien et s'il pouvait parler, il ne leur dirait rien.
Il se contenterait de les fixer de ses yeux noirs, plus ou moins glacés et il leur renverrait leur propre reflet.
Elles n'y verraient, bien sûr, rien d'autre que ce qu'elles voudraient voir.
Alors que la première s'en irait cancaner, que la seconde arriverait,
en retard, à un nouveau rendez-vous et que la dernière tenterait
d'intellectualiser son silence, lui s'en irait casser la gueule à
l'Homme Orange.
Ce qui, en soi, est une très grande preuve d'amour.
* (Copyright : ALC)
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